lysbleu

Nombre de messages: 208 Date d'inscription: 29/10/2004
 | Sujet: L'ARTIFICIER. Mar 21 Fév - 11:19 | |
| J'ai reçu la visite d'un ancien moudjahid, originaire des Aurès, bel homme fort sympathique, le regard clair (les idées aussi!) qui eût la bonne idée de se retirer du sérail juste après l'arrestation de monsieur Ahmed Benbella, arrestation à laquelle il participa en compagnie d'autres officiers dont il n'est pas nécessaire, en ce lieu, de citer le noms. Flash-back : Les Aurès, 1956. Les B26, bombardiers américains utilisés par les soldats "bienfaiteurs", déversaient de gros fruits vénéneux porteurs de destruction et de mort sur les maquis et les douars afin de " pacifier les Aurès et d'éradiquer les terroristes !" Certaines de ces bombes atteignaient le sol dans un fracas épouvantable, mais n'explosaient pas. Parallèlement à ces bombardements intensifs, la soldatesque minait les habitations suspectées d'avoir offert l'asile aux maquisards et quittait les lieux avant l'explosion finale. Quelques détonateurs restaient, cependant, muets; ils étaient alors récupérés par les habitants qui se faisaient un plaisir, malgré le spectacle désolant qu'offrait leur précaire demeure, de les acheminer vers "edjmaâ", vocable désignant la résistance. Voilà donc ce monsieur, appelons le Si Hamid, avec des bombes déformées mais dont la capacité destructrice est restée intacte et des détonateurs -presque- prêts à l'emploi. Afin de retirer la mortelle substance, il séparait le nez de la bombe à l'aide d'une scie à métaux et retirait l'explosif, masse inerte ressemblant au "tfol", cet argile bien connu de tous. L'opération était fastidieuse et périlleuse, il suffisait d'un dérapage des dents de la scie, d'une étincelle pour que cet ancien ne soit atomisé sous le ciel des Aurès. L'un de ses compagnons, surnommé Lakhdar El Gantri, se couchait sur la bombe, la serrait presque affectueusement dans ses bras afin qu'elle reste stable et répétait sans cesse, à Si Hamid :" Voilà, si tu pars, je pars avec toi!" A l' évocation de cette phrase, la voix du monsieur eût de la peine à garder son tempo et j'ai vu un voile humide couvrir ses vertes prunelles. J'étais ému de son sourire nostalgique, j'étais touché par ce geste de la main qui se lève puis s'abaisse sur un genou encore alerte...Lakhdar avait disparu dans un accident de la circulation quelques années après l'indépendance. Le "tfol" était dégagé de sa gangue d'acier, enterré puis fragmenté, à l'aveugle, à l'aide d'un burin enveloppé dans un chiffon. Cette manoeuvre pouvait être dévastatrice mais pour tous ces braves qui ouvraient les boîtes de sardines avec les dents, qui se saupoudraient de DDT pour évacuer la vermine qui leur collait à la peau, cela n'était pas plus dangereux qu'une maçonnerie classique. Ensuite, utilisant des extincteurs vides, des bouteilles de gaz ou de carbure qu'il sciait puis farcissait d'explosif, il branchait les détonateurs auxquels il avait, au préalable, donné une seconde jeunesse et confectionnait ainsi des engins de très grande puissance. C'est en manipulant un détonateur récalcitrant qu'il eût quatre doigts de la main gauche sectionnés et une grave blessure au flanc. L'asepsie des plaies ayant été réalisée à l'aide des moyens du bord, hélas très insuffisants, une pernicieuse gangrène s'installât et il fût confié à un infirmier qui, devant la gravité de l'infection, se dépêcha de l'hospitaliser en insistant sur le fait que la blessure était due à un accident provoqué par l'hélice du radiateur d'un camion. Le chirurgien, qui comprit qu'il n'en était rien, les chairs étant brûlées, des résidus de poudre calcinée encore collés aux fragments noircis, fît son devoir, l'amputa jusqu'aux deuxièmes phalanges, puis, une fois son patient rétabli, il le confia " à qui de droit." En attendant que son sort soit scellé, la main et la hanche bandées, il se retrouva dans un dispensaire surveilé mais pas autant que les terribles prisons dont les murs résonnent encore des abjectes tortures infligées aux braves dont les sacrifices firent de nous des femmes et des hommes libres! Grâce au courage d'un aide-soignant qui le reconnût, il pût s'échapper et rejoindre le maquis où il retrouva Si Lakhdar El Gantri et ses frères d'armes. Il reprit son travail et par modestie, refusa de s'étaler sur ses faits d'arme; j'avais l'impression de déceler une vague déception dans son discours. Il me conta, cependant, l'attaque d'une base miltaire, au sud-est connue pour abriter un énorme dépôt de carburant. Le groupe, très mobile, s'inspira de la bataille de Dien Bienphu et attaqua la base, au mortier, à partir d'une petite colline. Cela se passait trois ans plus tard, en 1959, soit cinq ans après la victoire de Giap ! Son frère aîné, surnommé Hamoudi, instructeur, fît appel à lui afin d'immobiliser un convoi de chars qui faisait, dès la nuit tombée, un incessant et tonitruant va-et-vient afin de décourager tout transport d'armes à travers la frontière Est. Il s'en donna à coeur joie ! Il utilisa, avant l'attaque, une longue corde attachée à une chaîne qu'il jeta au dessus des câbles de haute tension. Puis, tirant sur la corde, il faisait coulisser la chaîne jusqu'à ce qu'elle entre en contact avec les câbles : black-out total ! C'était le signal pour le groupe se déploie et place ses mines sur les traces laissées par les chenilles des blindés. En 1965, il comprît que la démocratie, vocable qui fleurissait sur tous les frontons des mairies, était loin d'être acquise et après avoir fait son devoir, quitta sa caserne, se retira vers la vie civile et revint vivre chez ses parents, à Batna, car certains héros n'eurent même pas droit à un logement, que dis-je, certains n'eurent même pas droit à un enterrement décent! _________________ TWAHECHT EL BLED
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klinse
Nombre de messages: 21 Age: 52 Date d'inscription: 02/03/2006
 | Sujet: L'Artificier Mar 7 Mar - 11:56 | |
| Merci >Lys de nous avoir fait revivre à travers le témoignage de Si Hamid et ses compagnons une page de notre histoire. J'étais très ému de vous lire et de constater que certains ont su se retirer lorsque leur conscience n'était plus en accord avec ce qu'ils vivaient. Merci pour ce joli et émouvant( texte. |
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